Bon, on ne se refait pas.
Tout à l'heure dans le bus, il y avait une fille voilée de la tête aux pieds. Je crois que je n'en avais jamais vu d'aussi voilée. On voyait juste ses
yeux à travers une sorte de tulle. Ils étaient très beaux, d'autant plus qu'ils étaient maquillés en noir. Je me suis demandée l'intérêt qu'il pouvait bien y avoir à se rendre plus belle pour
ensuite essayer de tout planquer. Et puis je me suis rendue compte qu'au fond, ça ne la cachait pas du tout. Certes, on ne voyait rien - pour tout vous dire, elle portait même des gants - mais au
fond, je ne l'aurais pas tant regardée si elle n'avait pas été habillée de la sorte. Je ne voyais que ses yeux bleus (ou verts, putain de tulle), et j'aurais voulu qu'elle ne soit pas si
couverte, j'aurais voulu voir son visage. J'essayais de le deviner à travers le voile, peine perdue.
Elle a acheté des tickets avec une petite voix chantante, et puis elle est allée vers le fond du bus. Comme il n'y avait plus de place assise, elle a
fini par s'accroupir en attendant le départ. Immédiatement, un homme lui a offert sa place, qu'elle a refusé avec force politesses. Je ne savais plus trop quoi penser. Si ç'avait été moi qui
m'était accroupie, aurait-il eu la même réaction ? Vous allez me dire que je suis paranoïaque, peut-être même un peu persécutée, et ce sera vrai, mais je crois que non. Je crois que le voile lui
confère une sorte d'aura. Cette fille-là est pure, comprenez-vous ? Cette fille-là n'est pas comme toutes celles de sa génération. Et moi, et nous, nous sommes moins respectables. Nous sommes
comme tout le monde. Nous ne valons pas mieux que les autres.
Par Aspirine
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Dimanche 21 septembre 2008
Là, tout de suite, actuellement, je préférerais ne pas t'en parler.
A vrai dire, je ne suis pas obligée. C'est même le contraire : tout me dicte de ne pas faire ça. Et puis ce serait stupide, parce que si je l'ai fait, c'est pour éviter de t'en parler. Ou peut-être
que t'en parler, ce serait une sorte de stratégie pour qu'on parle de tout ce dont j'évite de te parler. Parce que je crève de trouille. Parce que je ne suis pas sûre de moi. Parce que je ne suis
pas sûre de toi non plus.
Mais ce serait quand même stupide.
Quand je te regarde, tout de suite je pense qu'il y a des choses que je ne pourrai jamais te dire. Parce que ce serait stupide, parce que ça n'aurait aucun intérêt et que tu t'en fous, parce que tu
crèves de trouille autant que moi. Et pourtant, il faut que tu le saches.
Tu m'as toujours dit ça, oui. Tu m'as dit que j'étais pas pareille que les autres. Que j'étais bizarre, presque pas une fille. Je sais bien, moi, que tu dis ça pour ne pas me faire de mal, pour ne
pas avoir à dire "je te baise mais ça ne durera pas, n'espère rien". C'est pas possible d'être sérieusement avec quelqu'un comme moi. Je veux dire, c'est pas à moi que tu vas tenir la main dans la
rue, c'est pas moi que tu vas emmener boire un verre. Ce serait plutôt à cette nana que tu regardes souvent, et qui est très belle. Mais moi je suis une fille, j'ai encore treize ans et l'espoir
que pour moi, tu vas changer. Et j'ai deux mots coincés au fond de la gorge. Mais je ne peux pas te les dire, parce que sinon tu vas t'envoler.
Ou peut-être pas. Peut-être qu'au fond c'est moi qui me fais des films. Que j'imagine trop de trucs, que c'est toi qui t'accroches et moi qui m'en fous.
Mais là tu me regardes, et tout ce que je sais, c'est que je ne sais plus rien. J'ai oublié comment je m'appelle, et j'ai oublié où j'habite. Tu me fais peur. Pas parce que tu pourrais me frapper,
me contraindre à quoi que ce soit, non. Parce que toi aussi tu pourrais prononcer deux mots qui me feraient dégringoler, disparaître, deux mots que je ne veux pas entendre, je préférerais crever
directement avant.
Ca se joue entre nos mots. Les deux miens et les deux tiens. Mais comme ils font mal, on parle d'autre chose. Enfin, autre chose, c'est vite dit. On essaye de parler d'autre chose mais en réalité,
dans nos regards il y a ça. Il y en a un qui dit "je t'aime", et l'autre qui dit "c'est fini".
Je sais pas comment te dire ça. Je préférerais ne pas t'en parler.
J'avais pas envie d'entendre ce que tu avais à me dire. Je ne veux pas savoir quels mots ce sont, alors j'ai
trouvé quelqu'un à qui je ne dis rien du tout. Ses yeux disent "je te baise mais ça ne durera pas, n'espère rien", et moi aussi je m'en fous. Avec lui je n'ai pas peur, parce que je n'espère
rien.
Par Aspirine
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Mercredi 17 septembre 2008
J'ai pas de rancoeur. C'est ce que je me dis. Même si je sais que dans cinq minutes ce ne sera qu'un petit con, et qu'il m'aura fait des tas
de misères déjà oubliées. Je serai là à grommeler, à grincher, et ce ne sera qu'un immonde connard, ce sera lui le responsable de la misère du monde, de la disparition des dinosaures et aussi des
réformes du capes. Mais pour l'instant, j'ai pas de rancoeur.
Faut dire que pour le moment, je ne pense pas à ma langue dans sa bouche. J'y pense pas, parce qu'il vaut mieux oublier. Sinon ce serait un connard. Sinon je lui en voudrais.
Quand je le vois, et même quand je ne le vois pas, c'est la première chose à laquelle je pense. Immédiatement. J'ai oublié ma langue dans ta bouche. Ou alors elle n'y a jamais été.
Quand les gens me parlent de lui, ou quand je parle de lui aux gens, j'ai pas de rancoeur non plus. Parce que je pense plus à ma langue dans sa bouche. De toute façon j'aimais pas sa façon
d'embrasser.
Ce serait pas franchement que je le déteste, de toute façon j'ai pas de rancoeur. Et puis, tant que j'y suis à détester quelqu'un, il vaudrait mieux que ce soit quelqu'un dont c'est vraiment la
faute. Quelqu'un dont je ne pourrais pas oublier la langue dans ma bouche.
L'idéal, ce serait quelqu'un avec qui j'aurais fait des tas de promesses. Comme l'Amérique du Sud. On se serait juré des tas de choses, on aurait rêvé ensemble, on aurait fait des projets.
Peut-être même qu'on aurait été heureux à un moment donné. Ca aurait été plus beau, et puis ça aurait donné plus de poids à la suite. Ce serait quelqu'un qui m'aurait trahie. Quelqu'un dont je ne
parviendrais pas à oublier la langue dans ma bouche.
De toute façon, je m'étais juré, à l'époque, de ne jamais avoir de rancoeur. Ou plutôt non. Je savais que je n'en aurais pas, parce que c'était pas possible. Et aujourd'hui, je
m'empêche d'y penser. A sa langue dans ma bouche. Et à tout ce qui s'en est suivi. Et j'ai pas de rancoeur.
Par Aspirine
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Mercredi 17 septembre 2008
C'est fou ce que, quand on se penche sur la question, on se rend compte que le théâtre ressemble peu à du cinéma. J'aurais pas pensé, au début.
Naïvement, je m'étais dit que c'était presque la même chose, qu'il ne devait pas y avoir grande différence. Péronelle que je suis.
Sauf que sauf que. Les fous-rires au beau milieu d'une prise, l'attente d'un tas de trucs (ma concentration en premier lieu mais aussi des tas de choses intéressantes comme par exemple le cadrage,
pour lequel le metteur en scène en chie un certain temps, ou encore une rallonge, ou même la charge de la batterie de la caméra), rendent les journées vachement longues sa race. Oui oui.
Mais je ne me plains pas parce qu'on rigole beaucoup avec Judith et Clara (et aussi Thibault, je ne t'oublie pas, mais t'étais pas là tout le week-end alors t'en as loupé quelques uns), et on
rigole beaucoup en foirant les prises. Surtout qu'on ne peut pas dire que mon scénario soit de la plus haute volée. Mais c'est un début. Puis entre nous, on a eu un projet plus ambitieux avec
Clara, sauf qu'on ne voit pas très bien comment on va pouvoir tourner ça avec nos petits moyens bidons. On pourrait revendre le script et se faire plein de thunes. Après ça, on s'achètera un
chateau, et on y perdra tout notre flouze chèrement gagné.
D'où j'en déduis que le théâtre, c'est pas pareil que le cinéma, CQFD. Ce post est dissolu, ma vie est dissolue, et le capes, lui, part en couille, mais ceci est une autre histoire que je vous
raconterai peut-être un jour, si j'ai pas trop la flemme.
Par Aspirine
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Mercredi 10 septembre 2008
Voilà maintenant trois mois que je vis chez ma mère, et deux semaines que j'ai décidé de vivre chez elle cette année. En conséquence de quoi je
suis passée chez mon père récupérer des vêtements et des livres.
A ce propos, il faut que je vous avoue qu'en montant la valise de livres au deuxième étage, je me suis maudite, et qu'arrivée à un étage et-demi, même si je voyais la lumière au bout du tunnel, je
me suis demandé pourquoi dans ma vie je ne me contentais pas simplement de regarder la télé, ça ferait certainement moins lourd.
Je ne sais pas bien ce que je ressens, ni à propos de mon père, ni à propos de cette maison que je quitte. Il a refermé la grille derrière moi. J'ai songé que nous étions en progrès par
rapport à la fois précédente où j'avais claqué la porte rageusement, et où j'étais partie comme une voleuse, sans dire un mot, tandis qu'il s'énervait par la fenêtre. Un instant, alors que la
voiture s'éloignait, j'ai pris conscience que sans doute je l'aimais. J'ai tout de suite regretté cette pensée. C'est comme ça avec mon père. J'ai toujours l'impression que les choses s'apaisent,
et dès qu'elles vont mieux, voilà une bonne engueulade qui s'engage. C'est pour ça que je n'exprime plus rien. C'est pour ça que je pars. Au fond, papa, te quitter c'est la plus belle
preuve d'amour que je puisse te donner. Je te quitte pour qu'on ne s'engueule pas définitivement.
Par Aspirine
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Mercredi 3 septembre 2008
J'ai la furieuse impression d'être une balle de ping-pong. Il a fallu faire ceci, faire cela, aller ici, revenir, aller ailleurs, aller à un
autre endroit, trouver le temps de déballer les cartons, d'installer les meubles, de remplir les étagères, de trouver ses marques, de chercher ce qui manque, d'aller faire encore autre chose, de
repartir, de revenir, d'oublier un truc, de faire autre chose en même temps, de revenir chercher ce putain de truc, d'en profiter pour aller chercher autre chose auquel on n'avait pas pensé. Et
dormir, jamais.
Mais malgré tout, même si au bout du vingt-cinquième meuble en kit à se taper dans les escaliers, on se jure que plus jamais, oh non jamais jamais - j'ai tellement mal au dos - on ne
recommencera, c'est quand même une sensation délicieuse de se trouver en un endroit dans lequel vous placez tant d'espoirs. C'est celui où vous allez recommencer. Celui ou vous allez oublier que
par le passé vous avez maintes et maintes fois fait de la merde. Ce lieu c'est celui de la rédemption. Et même si c'est faux, même si c'est juste une maison ou vous vous faites suer à déplacer des
cartons qui vous emmerdent, c'est le paradis. Parce que vous y croyez. C'était l'ici d'avant qui ne cassait pas trois pattes à un canard.
Par Aspirine
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